C’était il y a tout juste dix ans, le 11 mars 2009. Quasiment totalement inconnu des professionnels de l’immobilier, Emin Iskenderov dévoilait fièrement -et en grande pompe-, en marge du Mipim à Cannes, son méga-projet des tours jumelles Hermitage Plaza, conçu par l’architecte britannique, Norman Foster. Promis pour voir le jour à l’horizon 2016 le projet chiffré dans les 3 milliards d’euros n’a cessé d’être repoussé, la faute d’une part à une intense bataille judiciaire menée par ses nombreux opposants mais aussi par un contexte économique peu favorable.

Durant près d’une décennie le promoteur russe a à maintes et maintes reprises rassuré sur l’avenir de son projet repoussant une multitude de fois l’inauguration, désormais fixé à 2024, juste avant les Jeux Olympiques. Mais un an après cette énième promesse, lâchée lors d’une énième conférence de presse, là aussi au Mipim de Cannes, plus rien, plus d’infos. Alors que l’année dernière le promoteur promettait de dévoiler son financement à l’été (de 2018) lors d’une conférence de presse, cette dernière a toujours été repoussée (tout comme le lancement des travaux) : à la rentrée, puis à décembre, janvier, février,…

Emin Iskenderov grand absent du Mipim

Et désormais chez Hermitage c’est « no comment ». Alors que le Mipim était pour Emin Iskenderov, sa grand-messe annuelle où il présentait bravement la maquette de ses tours, cette année sur le stand de Paris La Défense, il a marqué par son absence. Seul son bras droit, Gilles Soulié a fait le déplacement sur la croisette, histoire de rassurer ceux qui croient encore au projet. « Les conditions suspensives ne sont pas levées. On ne peut plus communiquer, nous avons des accords de confidentialité », lâche-t-il laconiquement.

Car en fait plus grand monde ne semble croire qu’un jour ces deux tours de deux fois 320 mètres perceront la skyline du quartier d’affaires. A tel point que sur les brochures de l’établissement Paris La Défense plus aucunes dates n’est donné au projet qui n’était même pas mentionné sur la grande maquette du territoire. Le site internet d’Hermitage est lui « en construction » (contrairement à ses tours) depuis des mois et le blog et les comptes des réseaux sociaux du groupe sont inactifs depuis aussi un long moment.

Si jusqu’alors le promoteur pouvait expliquer qu’il était bloqué par les innombrables recours, aujourd’hui l’horizon judiciaire s’est presque totalement dégagé en sa faveur. Et désormais c’est bien la question du financement qui pose problème. Le promoteur russe semble incapable de mener à bien son projet pharaonique. La preuve en est : en juin dernier, l’établissement public Paris La Défense réclamait au promoteur 30 millions d’euros. Une somme qui résultait d’accords successifs entre Hermitage et l’établissement public (alors Epadesa à ce moment) et dont l’échéancier expirait le 30 juin 2018. Pire, en mars 2018 Le Journal du Dimanche révélait qu’Hermitage s’était fait saisir une partie des lots dont il propriétaire car il n’avait pas pu rembourser un prêt de 8,5 millions d’euros qu’il avait contracté auprès d’une société panaméenne. Une information qu’il a toujours balayée d’un revers de main, sans jamais la démentir. De plus son partenaire Bouygues Construction qui avait pris en 2015 dans le projet une participation minoritaire aurait d’après certains jeté l’éponge. Une information que l’entreprise de BTP n’a cependant pas confirmée disant ne pas avoir « de nouveaux éléments à l’heure actuelle » a fournir.

« On ne peut plus laisser les choses comme ça »

Interrogé durant le Mipim, le sujet Hermitage semble passablement agacer le patron des Hauts-de-Seine et de La Défense, Patrick Devedjian qui s’est refusé à nous faire le moindre commentaire. Mais en coulisse à Paris La Défense on pense déjà à l’après. Du moins à maintenant. Car depuis plusieurs années le quartier des Saisons tombe en déshérence. Vidé peu à peu par leurs habitants, les Damiers, Bretagne, Anjou et Infra promis à la destruction pour faire la place aux tours Hermitage dépérissent.

« On ne peut plus laisser les choses comme ça », glisse-t-on à Paris La Défense. Ne voyant plus le bout du tunnel, l’établissement souhaite désormais trouver une solution transitoire pour réaménager le secteur avec une requalification temporaire des cheminements qui mènent vers différentes tours de bureaux comme Allianz (Neptune), Canopy et WorkStation en bordure de Seine.

Les dernières procédures d’expulsions rejetées

Dans les mains du bailleur social RATP Habitat (ex Logis Transport), les trois bâtiments des Damiers n’ont toujours pas été cédés à Hermitage. L’année dernière Emin Iskenderov se targuait d’avoir obtenu en sa faveur une importante décision de justice. Celle de l’expulsion des derniers résidents du Damier Bretagne, soit neuf familles. Mais alors qu’il espérait que la justice prenne la même décision pour ceux de l’Anjou, la douche a dû être froide pour l’homme d’affaires et l’ex-Logis Transport. La Cour d’appel de Versailles a rejeté le 27 février dernier la demande du bailleur social d’expulser les huit derniers locataires de l’Anjou. Contacté, le RATP Habitat n’a pas répondu à nos sollicitations.

Alors que vont devenir les trois Damiers ? Seront-ils un jour (enfin) détruits pour laisser la place aux tours Hermitage ? l’idée semble s’éloigner de plus en plus. Celle d’un autre projet, bien plus modeste mené par Hermitage ou un autre investisseur-promoteur parait désormais plus crédible. Et encore plus crédible le projet d’une rénovation de l’ensemble des Damiers qui seraient alors revendus comme un programme classique de logement. Cette seconde solution qui pour une ancienne habitante expulsée de son logement l’été dernier est loin d’être nouvelle. Car selon elle, une de ses voisines lui aurait rapporté qu’en avril 2014 lors d’une réunion entre Hermitage et quelques habitants, le promoteur aurait annoncé : « Le projet des tours est obsolète. Ce que l’on veut c’est récupérer vos immeubles, les rénover. C’est pour ça que l’on veut vous faire partir ! ». Mais alors que le projet titanesque continue sa lente agonie, il aura laissé des traces. « Des vies ont été foutues en l’air », se désole cette habitante.

Affaire à suivre au prochain épisode !