« Le Projet n’est ni enlisé, ni enterré, ni bloqué par des soi-disant non-prorogations », a juré ce mardi le promoteur Hermitage tandis que la perspective de voir un jour sortir de terre ses deux tours géantes semble s’éloigner. Alors qu’il y a tout juste onze ans, Emin Iskenderov, un jeune promoteur russe dévoilait fièrement au Mipim à Cannes son méga projet, avec la bénédiction de l’Epadesa, l’aménageur de La Défense (devenue en 2018 Paris La Défense), depuis l’entente a volé en éclat entre les deux parties.

Empêtré dans une flopée de recours en tous genres déposés au fil des années par les opposants aux tours jumelles, le promoteur russe n’a jamais pu débuter son projet, prévu à l’origine pour 2014. Désormais débarrassé des recours, les permis de démolir et construire du promoteur feraient face à de nouvelles difficultés. Selon l’élue de Courbevoie, Ghislaine Guessous (EELV) Jacques Kossowski (Les Républicains), maire de Courbevoie aurait refusé de proroger des permis de démolir.

Une information que dément farouchement le groupe russe. « Tout est faux. Le projet bénéficie de huit permis de démolir qui sont tous valides et dont les deux premiers ont déjà été mis en œuvre, affirme Hermitage. Les autres seront mis en œuvre au fur et à mesure des besoins et bien évidemment à l’intérieur de leur période de validité ». Si Emin Iskenderov ne dément pas un refus de prolongement de certains permis de démolir par la ville de Courbevoie il se justifie. « La prorogation c’est dans un scenario alternatif envisagé en 2019, dans l’hypothèse d’un démarrage plus éloigné, qu’Hermitage avait engagé l’année dernière le dépôt de nouveaux permis de démolir par précaution. Les travaux correspondants ayant pu être lancés plus rapidement, ces demandes n’ont pas été conduites jusqu’au bout et se sont naturellement soldées par un rejet. C’est un aspect purement matériel d’une procédure qui était devenue superfétatoire, et qui ne met en rien fin au projet », se défend Hermitage qui indique par ailleurs que ses permis de construire restent valables jusqu’en mars 2024.

Hermitage met en demeure Paris La Défense

Si Emin Iskenderov réfute tout « refus politique » ou de parler d’une « perte de soutien » émanant du maire de Courbevoie, candidat à sa réélection, il ne cache en revanche pas être en conflit ouvert avec Paris La Défense et plus particulièrement sa directrice et son président. Depuis deux ans le divorce est en effet prononcé entre l’établissement public et le promoteur. Symbole de cette rupture, Paris La Défense avait retiré l’année dernière les deux tours jumelles de sa grande maquette du quartier d’affaires.

Face à l’enlisement du projet et à la détérioration des actuels Damiers (Infra, Anjou et Bretagne), trois immeubles de logements devant être détruits pour laisser place à ce méga projet, l’aménageur Paris La Défense avait déclaré en juin 2019 par le biais de sa directrice Marie-Célie Guillaume que le « projet était terminé ». De quoi faire bondir Emin Iskenderov. « Elle dit n’importe quoi », s’agace-t-il.

L’objet de cette brouille fait suite aux propos de Patrick Devedjian, le président de Paris La Défense et des Hauts-de-Seine qui avait réclamé un an auparavant, en juin 2018 une trentaine de millions d’euros au promoteur pour compenser « une immobilisation d’une durée anormalement longue » du terrain. Paris La Défense affirmait alors qu’il était prévu selon un échéancier qu’au 30 juin 2018, Hermitage verse 30 millions d’euros à l’établissement et que pas « un centime [n’avait] été versé ».

Sauf que pour Emin Iskenderov là encore « c’est faux ». « Il n’y a aucun protocole qui dit que l’on doit payer quelque chose, martèle Emin Iskenderov. C’est à la signature de la promesse de vente (des droits à construire, ndlr) que l’on payera ». Et pour l’homme d’affaires la somme n’est pas de 30 millions d’euros mais de 22 millions d’euros. Une somme qui correspond à 10 % du montant des droits à construire fixés à 228 millions d’euros à l’époque avec l’aménageur. Toujours selon lui le protocole reste valable jusqu’au 19 juin prochain.

« Seul le conseil d’administration de Paris La Défense est habilité à se prononcer sur la validité et les modalités d’exécution de ce protocole, sous le contrôle du Préfet de la Région Ile-de-France qui supervise cet établissement public pour le compte de l’État. Il est intéressant de remarquer que le conseil d’administration de Paris La Défense n’a jamais été saisi de demande de cette nature et qu’ainsi ni son président, ni sa directrice générale ne sont habilités à faire les déclarations qu’ils ont faites en l’occurrence en violation de leurs mandats et à l’opposé des intérêts de leur établissement », affirme Hermitage.

Emin Iskenderov qui n’a pas dit son dernier mot affirme désormais avoir mis en demeure le 19 février Paris La Défense d’exécuter le protocole du projet Hermitage Plaza. Ce protocole avait été signé en grande pompe à Saint-Pétersbourg (Russie) le 19 juin 2010 entre Emin Iskenderov et Philippe Chaix, alors président de l’Epad et Joëlle Ceccaldi-Raynaud, la présidente de l’époque de l’aménageur, le tout sous les regards bienveillants de Dimitri Medvedev, président de la Russie à ce moment-là et de l’ancien président français Nicolas Sarkozy.

Hermitage dit désormais exiger que Paris La Défense applique au « plus vite [ses] obligations contractuelles en signant enfin les promesses de vente prévues, sous peine naturellement de dommages et intérêts très substantiels pour cet établissement puisque chiffrés à plus d’un milliard d’euros à l’heure actuelle ». Une mise en demeure qu’Hermitage explique avoir mis en en copie à tous les administrateurs de Paris La Défense ainsi qu’au Préfet de la région Ile-de-France, au Préfet des Hauts-de-Seine, à plusieurs membres du Gouvernement et enfin à la Cour des comptes de la République.

Un objectif fixé toujours pour 2024

Le promoteur semble aussi s’agacer des futurs plans de Paris La Défense. « Des informations ont mentionné que le président de Paris La Défense aurait dû dévoiler au Mipim à Cannes (maintenant reporté début juin en raison du Coronavirus, ndlr) d’autres projets sur ce site. C’est encore une manipulation des pouvoirs et des faits. Là-encore, une telle éventualité serait en totale violation des statuts de l’établissement Paris La Défense », martèle le groupe immobilier. Pour Hermitage « une présentation officielle d’un autre projet sur ce site ne pourrait intervenir qu’à la suite d’une décision du conseil d’administration qui l’aurait validée et seulement si ce dernier avait préalablement été amené à valablement résilier le protocole en cours sur ce site ».

Quant au sujet de l’acquisition des trois immeubles des Damiers (Infra, Bretagne et Anjou) auprès de RATP Habitat (ex Logis Transports), l’actuel propriétaire, Emin Iskenderov promet que l’opération financière se fera dès lors que les travaux de curage et désamiantage des bâtiments seront terminés d’ici quelques mois. Le groupe immobilier assure également être « pleinement propriétaire de plusieurs lots et plusieurs droits sur ce site ».

Dans ces immeubles de la discorde il ne reste désormais plus que deux locataires au sein de l’Anjou, assure le promoteur. Une partie des anciens occupants du bâtiment Bretagne avaient été expulsés en septembre 2018 à l’issue de nombreuses procédures juridiques.

Enfin sur le dossier du financement de ce projet chiffré entre 2,5 et 3 milliards d’euros, Emin Iskenderov a confirmé avoir contracté un prêt auprès du groupe coréen Meritz pour un montant de 267 millions d’euros (et non 227 millions d’euros, comme l’avait dévoilé le magazine Challenges, information que nous avions reprise) ainsi que mandaté la banque française Natixis pour l’aider à trouver les milliards restants. Car c’est bien l’aspect financier qui a toujours semé le doute. Le promoteur n’a jamais réellement réussi à trouver des partenaires. Quand Hermitage avait semble-t-il trouvé un accord avec la banque russe Sberbank en 2011, tout était tombé à l’eau peu de temps plus tard. Jusqu’à présent Emin Iskenderov s’était toujours refusé à détailler son tour de table et surtout à donner le nom de ses investisseurs.

Si plus grand monde ne semble croire à ces deux tours géantes de deux fois 320 mètres, Emin Iskenderov d’un éternel optimisme certifie qu’elles seront livrées en 2024 pour accompagner les Jeux Olympiques de Paris et l’ensemble l’année suivante en 2025. Pour mener ce chantier titanesque Hermitage entend s’appuyer sur le géant du BTP, le groupe Bouygues, partenaire financier minoritaire.

Ces deux tours jumelles conçues par l’architecte anglais Norman Foster doivent, si un jour elles venaient à être construites, abriter des appartements de luxe, un hôtel cinq étoiles, des bureaux, des restaurants et bars panoramiques ou encore un centre de thalasso. A leur pied plusieurs petits bâtiments prendront place avec comme programmation des logements étudiants et une galerie commerciale.

Vieux de plus d’une décennie, le projet Hermitage, véritable arlésienne n’a pas fini de faire parler de lui…