« Sous les pavés, la plage ! » ce slogan des événements de Mai-68 est resté dans les mémoires. Plus d’un demi-siècle plus tard on dira peut-être dans quelques années à La Défense : « Sous la dalle en béton, la vie ! ». Car peu de gens le savent : sous le vaste socle en béton qui compose l’esplanade de La Défense se cache un patrimoine immobilier longtemps ignoré.

Dès sa conception à la fin des années 50, l’idée de séparer les piétons des transports, selon les principes de la « Charte d’Athènes » était l’ADN même de La Défense. Sous cette immense dalle en béton où flânent les passants et transitent les travailleurs pressés doivent alors circuler les voitures, métros, RER et autres camions de livraisons. De là les ingénieurs de l’EPAD (l’établissement d’aménagement de l’époque devenu depuis Paris La Défense) imaginent un véritable mille-feuilles composé de voies de dessertes intérieures (VDI), de zones de livraisons, de parkings, de locaux et gaines techniques, de passages pour le RER mais aussi pour l’autoroute.

La Cathédrale est un espace d’environ 5 000 mètres carrés – Defense-92.fr

Mais malgré leurs efforts pour imbriquer tous ces usages les uns dans les autres, plusieurs espaces, parfois monumentaux sont restés pour certains inexploités. Ces volumes résiduels, centraux, entremêlés dans les infrastructures de la partie centrale de l’esplanade de La Défense sont donc issus de la construction progressive de la dalle. Ces espaces hétérogènes résultent de « vides de construction » et n’ont donc jamais vraiment eu de fonction propre sinon de participer à la tenue structurelle de la dalle et des édifices avoisinants. Si quelques volumes ont pu héberger des usages, une bonne partie d’entre eux est quasiment tombée dans l’oubli. C’est notamment le cas pour ces gigantesques étendues qui s’étirent de l’esplanade à la place de La Défense.

Des espaces jugés « inexploitables » et « inadaptés » pendant des décennies

Mais alors que pendant des décennies l’EPAD ne croyait pas à ces espaces jugés « inexploitables » et « inadaptés » préférant voir grimper les tours dans le ciel de La Défense, depuis une petite dizaine d’années l’idée de leur donner vie fait son chemin. Dès sa création en 2009, l’EPGD (devenue un an plus tard Defacto, puis Paris La Défense après la fusion en 2018 avec l’EPADESA, ex EPAD) a compris le potentiel de ces lieux délaissés. « Il y a un côté un peu symbolique parce que le sujet des volumes sous dalle, est le premier sujet que Patrick Devedjian, mort du Covid-19 nous a fait travailler à la création de l’EPGD. Il nous a dit « il y a un potentiel de foncier inexploité sous la dalle, il faut en faire quelques chose », s’est exprimée ce mercredi lors d’une présentation en vidéoconférence Marie-Célie Guillaume, la DG de l’aménageur.

Quelques 20 000 mètres carrés d’espaces sous la dalle vont être aménagés – Defense-92.fr

Un travail de transformation pour connecter le dessous au-dessus qui fût long, très long. Longtemps un doux rêve, le projet se concrétise désormais un peu plus. L’établissement public a dévoilé les premiers contours de ce qui est appelé à devenir d’ici à la fin de la décennie « une nouvelle destination ludique ». Pour muter ces quelques 20 000 mètres carrés d’espaces cachés, aux dimensions magistrales et aux formes géométriques irrégulières et imparfaites, l’établissement a retenu à l’issue d’un dialogue compétitif lancé en février 2019 la jeune agence d’architecture belge, Baukunst, menant le groupement (Greisch pour l’ingénierie structure, Setec pour l’ingénierie bâtiment, Attitudes Urbaines pour la programmation et AWP pour l’urbanisme). Face à elle concouraient les agences Kaan Architecten (Rotterdam, Sao Paulo et Paris), Lacaton & Vassal (Paris), Tezuka Architects (Tokyo, associé à Ciel Rouge Création) et Emilio Tunon (Madrid et Zürich).

Plus de 20 000 mètres carrés d’espaces cachés sous la dalle

« On travaille sur ce projet depuis presque un an. Ce processus a été très instructif. Ce type d’objet n’est pas classique. C’est assez fascinant pour un architecte de travailler dessus », souligne Adrien Verschuere, architecte de l’agence Baukunst.

Ces vastes espaces sont composés de cinq grands volumes, aux noms énigmatiques : « La Cathédrale », « Les Bassins », « L’atelier », « la FNAC » et « Le Plateau ». Deux d’entre eux sont déjà exploités.

Le projet de réaménagement des espace sous la dalle doit s’étaler sur plusieurs années – Defense-92.fr

« L’Atelier » (en rouge sur le plan), le plus petit de tous a pourtant de quoi impressionner avec ses dimensions de 2 240 mètres carrés et ses hauteurs sous plafond allant de quatre à douze mètres. Dans cette boite de béton, l’artiste Raymond Moretti chassé de son atelier lors de la construction de La Défense, avait trouvé refuge dès les années 70. L’EPAD qui ne voyait aucun intérêt à cet endroit lui avait laissé les lieux pour son nouvel atelier. Pendant une trentaine d’années l’artiste de La Défense y élabora son « Monstre », œuvre d’art en perpétuelle évolution faite de divers matériaux.

Le Monstre de Moretti – Defense-92.fr

« La FNAC » (en gris), n’a rien à voir avec l’enseigne de produits culturels qui compte un grand magasin dans le Cnit de La Défense. Il s’agit en fait de l’acronyme pour le Fonds National d’Art Contemporain appartenant au Centre National des Arts Plastiques (CNAP). Cet établissement public installé depuis les années 90 y stocke en toute discrétion quelques 30 000 peintures, photos et dessins destinés à orner les murs des ministères et préfectures selon les goûts de leurs occupants. Là aussi les dimensions du volume sont impressionnantes. Ce dernier totalise 4 480 mètres carrés avec des hauteurs variant de 2,5 à dix mètres. Une fois parti ce fonds à l’horizon de 2023, l’espace composé de quatre niveaux sera récupéré par Paris La Défense qui en est le propriétaire.

Les réserves du Cnap – Defense-92.fr / Cnap / Adagp

« La Cathédrale », (en violet) est l’espace le plus vaste de ces volumes avec ses 5 000 mètres carrés et ses hauteurs variant de six à onze mètres. Complètement biscornu et bordé par les voies de l’autoroute, l’espace donne accès à un volume inferieur appelé « La Crypte » (en vert).

La Cathédrale est un espace d’environ 5 000 mètres carrés – Defense-92.fr

« Les Bassins » (en turquoise), est un espace de 4 600 mètres carrés avec une hauteur sous plafond atteignant les sept mètres. Ce volume à géométrie singulière se situe juste en-dessous du parc de stationnement Centre. Il est directement connecté avec « La Cathédrale ».

Les Bassins représente une surface de 4 600 mètres carrés – Defense-92.fr

« Le Plateau », (en jaune), a abrité à ses débuts un parking, puis jusque dans les années 2000 la boutique Serap. Après la faillite de l’enseigne, le lieu a abrité il y a quelques années une exposition éphémère des « Avengers ». Complètement reconfiguré, l’espace qui n’est pas lié aux autres, abritera prochainement un restaurant dans le cadre du projet Table Square. Cet espace n’est donc pas intégré à ce nouveau projet.

Une promenade sous la dalle

Pour enfin donner une vie à tous ces espaces oubliés et surtout accueillir du public, l’agence belge a imaginé une « promenade sous-dalle », véritable « colonne vertébrale » du projet reliant la place Basse qui a été verdie en 2016 à celle de La Défense qui doit être bientôt réaménagée et dont le début des travaux a pris beaucoup de retard. Ce parcours urbain viendra à terme s’achever au hub Cœur Transports, la grande gare du RER. Le cheminement reprendra en partie celui qui avait été fermé dans les années 90 et qui permettait depuis le pied de la tour Ariane de rejoindre au sec l’hiver, la gare du RER.

La vue axonométrique du projet dans son ensemble – Baukunst

Tout au long de cette nouvelle promenade les passants trouveront divers équipements qui n’ont cependant pas encore été définis par l’architecte et l’aménageur. « Le travail de programmation reste à construire », précise Adrien Verschuere. Mais l’idée est d’y apporter des équipements sportifs, culturels, de commerces, restaurants ou de services.

Si des accès seront créés aux deux extrémités de ce parcours, l’émergence la plus impressionnante se fera depuis un anneau monumental. Flottant au-dessus du rond-point de La Défense et dominant la Fontaine Agam, ce belvédère permettra de plonger sous la dalle vers la Cathédrale grâce à un ascenseur, un escalier majestueux et un double escalator. Face à la tour Atlantique, le « Pavillon Agam » établi dans la largeur du bassin, aura une vocation technique. Sa partie supérieure pourra être surmontée d’un écran d’information ou d’un dispositif artistique illustrant les activités des volumes résiduels.

L’anneau viendra s’insérer entre la place de La Défense et la Fontaine Agam – Baukunst

Mais le projet s’inscrit dans le long terme. Le chantier de la première phase pilote devrait débuter dès l’année prochaine. « L’objectif c’est de déposer le permis de construire fin juillet ou début septembre. Pour l’appel d’offres des travaux, ce sera à la fin de l’année 2020. Les travaux devraient alors démarrer dans la foulée pour accueillir les premiers usagers d’ici fin 2021, début 2022 », explique Nicolas Andreatta, directeur du développement chez Paris La Défense.

Une première phase chiffrée à 20 millions d’euros

Sur les 20 000 mètres carrés, tous les espaces ne seront pas accessibles d’ici là. Seule une partie sera aménagée. Limitées, dans un premier temps, à l’Atelier et à une partie de la Cathédrale, les interventions liées aux usages et à la programmation seront progressives. Mise en lumière, la Cathédrale pourra être admirée depuis la promenade. Accessible à un nombre limité de personnes dans un premier temps, elle devrait à ses débuts se prêter à des expériences artistiques temporaires dans la perspective de développements futurs.

Vue depuis la promenade vers l’Atrium et la Cathédrale – Baukunst

Les Bassins seront donc aménagés un peu plus tard. Les réserves du CNAP ne pourront, elles pas être reconfigurées avant le départ du fonds en 2023. A son emplacement, l’architecte belge a imaginé une grande arcade de verre pour baigner de lumière naturelle la promenade. Cette rue souterraine dans son ensemble ne sera donc pas à découvrir avant plusieurs années.

Côté budget, si Paris La Défense n’a pas encore chiffré la totalité du projet, la première phase pilote devrait avoisiner les 20 millions d’euros. Et pas question pour l’établissement de vendre ses espaces. « Pendant soixante ans, l’aménageur s’est contenté de vendre des droits à construire. Ici nous allons changer de méthode. Nous allons rester propriétaires et exploiter les lieux avec des partenaires », précise Marie-Célie Guillaume.

La future traversée, côté Fnac sera ouvert sur l’extérieur – Baukunst

Mais alors la sauce va-t-elle prendre ? les salariés, habitants, étudiants et autres touristes de La Défense s’engouffreront-ils dans les entrailles du quartier d’affaires pour s’amuser, grignoter, prendre un verre, se cultiver et faire du sport ? l’établissement y croit dur comme fer. Pourtant un projet sur lequel Paris La Défense a beaucoup misé n’a pas vraiment fonctionné pour le public. Ce projet c’est celui de l’Alternatif ouvert à l’été 2017. Un étage d’un ancien parking avait été transformé en lieu d’exposition, un bar, le tout accompagné d’un grand auditorium. Si le lieu a pu séduire les entreprises pour leurs séminaires et autres rassemblements, le public n’a pas été rendez-vous. « A l’usage on s’est rendu compte qu’il fonctionnait très bien pour le B to B mais que le mélange avec le reste était difficile », admet Marie-Célie Guillaume. Mais c’est avant tout l’accessibilité de l’endroit, très discrète qui a péché. Avec le vaste projet d’aménagement sous la dalle, Paris La Défense entend donc corriger les erreurs du passé et rendre l’endroit très visible grâce à ce fameux anneau. « Cet anneau va devenir un marqueur en surface très fort pour indiquer à tout le monde qu’il se passe quelque chose, en dessous », poursuit Marie-Célie Guillaume.

Vue depuis les Espaces Moretti vers l’Atrium – Baukunst

Ce vaste projet de reconfiguration s’inscrit plus largement dans celui que Paris La Défense a lancé il y a plus de dix ans pour rénover l’ensemble des espaces sous-dalle du quartier. L’objectif pour l’établissement est de moderniser et valoriser tous ces espaces longtemps délaissés par l’Epad. Parkings, VDI, entreponts, gare routière, doivent être dans les prochaines décennies entièrement renouvelés pour que La Défense en finisse une bonne fois pour toutes avec ces espaces anxiogènes qui lui collent sa mauvaise réputation….