Plus de quatre ans après les faits, la cour d’assises de Nanterre a condamné ce vendredi 21 mars Eduardo F. à la réclusion criminelle pour son crime commis en février 2021 sur le parvis de La Défense.
Nous sommes le 3 février 2021. En ce jour d’hiver, il ne pleut pas et le temps est dégagé. En pleine pandémie, le quartier d’affaires de La Défense est largement déserté par les dizaines de milliers de salariés. Pourtant, sur la vaste esplanade, de nombreuses personnes s’affairent à quelques heures du couvre-feu.
Vers 16h48 alors qu’il fait encore jour, un agent d’entretien de la société ISS, alors prestataire de Paris La Défense pour le nettoyage, stationne sa petite camionnette électrique face au Sephora du Westfield Les 4 Temps afin d’y charger des sacs poubelles. À peine le dos tourné, Eduardo F., un sans-domicile originaire d’Angola, s’installe dans le véhicule où la clef est restée sur le contact, affirmant plus tard vouloir faire une « mauvaise blague ». En quelques secondes, cet homme, aujourd’hui âgé de 48 ans, démarre et se lance dans une course folle d’une soixantaine de mètres.
Un périple mortel d’une soixantaine de mètres
Au volant de cette fourgonnette silencieuse, Eduardo F. effectue d’abord un léger virage avant de s’engager en ligne droite et d’accélérer en direction de la Grande Arche sur la petite pente au niveau de la bouche d’accès à la gare de La Défense. Face à lui, de nombreux piétons, dont certains tournent le dos au véhicule. Amine J., 37 ans, habitant de Puteaux est violemment heurté alors que le véhicule roule à 36 km/h, selon une expertise. Projeté sur le côté, il se relève, titube, puis s’effondre quelques mètres plus loin. Il souffre de multiples fractures mais survit miraculeusement.
Ce ne sera malheureusement pas le cas de Maryse G., 63 ans. Elle aussi tourne le dos au véhicule lancé à pleine vitesse. Après avoir percuté Amine J., Eduardo F. fait une embardée volontaire et accélère encore, heurtant violemment Maryse G.. Le choc est extrêmement brutal malgré la taille réduite du véhicule pesant près d’une tonne. D’après l’expertise, l’impact s’est produit à 38,7 km/h. Maryse G. est percuté de plein fouet sur le pare-brise avant d’être écrasée à deux reprises sous les roues. Son corps est broyé. Elle meurt sur le coup. Eduardo F. traîne sa dépouille sur seize mètres avant que le véhicule ne s’encastre contre un petit muret face au McDonald’s. Tout se joue une même pas une minute.
De là, Eduardo F. prend la fuite en direction du Dôme du centre commercial Westfield Les 4 Temps. Il jette quelques regards vers la scène du drame depuis un escalator avant de disparaître. Il revient brièvement puis repart dans le mall. Des témoins se lancent alors à sa poursuite pour le stopper. Il sera finalement interpellé une heure plus tard sur les quais du RER A. Sous l’effet de stupéfiants et en état d’ébriété avancé, il et placé en garde à vue. Lors de son audition, il ne manifeste aucun remords et indique qu’il s’agissait d’une « mauvaise blague », affirmant avoir cru percuter des « poubelles et des poteaux ». Si la piste terroriste avait été envisagée au départ, elle a rapidement été écartée.
Déjà condamné pour de multiples vol et un viol
Plus de quatre ans après le drame, son procès s’est tenu devant la cour d’assises de Nanterre. Pendant trois jours, du 19 au 21 mars, Eduardo F. cheveux crépus et courts a dû répondre de ses actes. Dans le box vitré, il écoute les débats attentivement, mais reste froid et distant. Son passé trouble est évoqué. Arrivé en France à 14 ans avec son oncle, il raconte que sa famille a été massacrée en mai 1986 par des rebelles du MPLA, en Angola. Dès l’adolescence, il sombre dans la délinquance et sillonne la France en commettant de nombreux vols. En situation irrégulière, il est condamné en 2012 à dix ans de prison pour viol avant d’être libéré huit ans plus tard, à l’été 2020. Il trouve alors refuge dans les dédales de La Défense.
Le jour des faits, il passe par la Maison de l’Amitié, une structure venant en aide aux sans-abri du quartier. Quelques heures avant son acte, il est brièvement interpellé par la police avec un compagnon d’infortune.
Interrogé à la barre, Eduardo F. minimise son geste. « Je pensais être capable de faire deux ou trois tours. Une fois dans le véhicule, j’ai pris conscience que c’était plus compliqué que ça. Je ne voulais blesser personne », se défend-il, évoquant des problèmes de vue. « L’alcool altère ma vision », ajoute-t-il. Pourtant, selon les experts, même un conducteur fortement alcoolisé aurait eu le réflexe de freiner en cas d’obstacle. Eduardo F., lui, n’a jamais tenté d’arrêter le véhicule, qui ne s’est immobilisé qu’en raison du corps traîné et du choc contre le muret.
L’experte psychologue qui l’a examiné en avril 2021 parle de propos confus et de troubles puis explique qu’Eduardo « entendait des voix ». Pourtant, le psychiatre qui l’a vu en mai de la même année conclut qu’il ne souffre ni de névrose ni de déficience mentale. L’alcool ingurgité serait, selon lui, « le principal facteur de son passage à l’acte ».
Durant les trois jours de procès, Eduardo F. restera impassible, le visage froid. Lors de ses deux prises de parole, il n’exprime que peu de regrets. « Je ne ressens pas la culpabilité. Je pense être coupable d’avoir causé des blessures à monsieur, d’avoir provoqué le décès de madame et d’avoir volé le véhicule », dit-il. « Je suis complètement désolé », lâche-t-il toutefois en guise de conclusion. L’une de ses rares expressions faciales sera un léger hochement de tête négatif lorsqu’il sera dit qu’il ne pouvait pas ignorer qu’il s’agissait d’humains qu’il avait percutés et non de « poubelles et poteaux ».
« Je suis soulagée que le jury ait compris ma douleur »
Maeva D., 37 ans, fille unique de Maryse G. refuse d’entendre ses paroles. « Vous avez tué ma mère », lui lance-t-elle, au bord des larmes. Très affectée, elle décrit un criminel aux « mille excuses ». « Ce n’est jamais sa faute. Un jour, c’est l’alcool, un autre, il ne s’en rappelle plus. Puis il dit entendre des voix. Ensuite, il accuse l’absence de papiers. Et enfin, il parle de son enfance malheureuse », ajoute-t-elle à la barre. Eduardo F. évite presque toujours son regard. Elle aussi. Venue de Londres, Maeva D. raconte ensuite son calvaire pour organiser les obsèques de sa mère en pleine pandémie. Mais lorsque son avocate, Me Laura Ben Kemoun, entame sa plaidoirie, elle craque et quitte la salle en hurlant sa douleur. « S’il a été victime hier, c’est lui le bourreau aujourd’hui », s’indigne alors Me Ben Kemoun, dénonçant l’attitude « froide, nonchalante » d’Eduardo F.
Maryse G. est décrite par sa fille unique, Maeva D., 37 ans, comme une mère « coquette et aimante », malgré une vie marquée par des changements fréquents de domicile, vivant chez différentes amies. Juste avant sa mort, elle logeait du côté de Nanterre, à deux pas de La Défense, un quartier qu’elle aimait particulièrement fréquenter.
Après quatre heures de délibération, le jury a condamné Eduardo à vingt ans de réclusion (sachant qu’il a déjà fait quatre ans de détention provisoire à la maison d’arrêt de Nanterre), assortis d’une interdiction du territoire français à l’issue de sa peine, pour tentative de meurtre envers Amine J., meurtre sur Maryse G. et vol de véhicule, une peine inférieure aux trente ans requis par l’avocate générale. Il accepte le verdict sans un mot. Son avocate, Me Anne Lefèvre Van Den Kerckhove, juge la sentence « sévère » et déplore un « manque d’objectivité » dans les débats.
Une décision qui satisfait en partie Maeva D., même si elle aurait préféré une peine plus lourde. « C’était très dur. Je suis soulagée que le jury ait compris ma douleur », confie-t-elle, saluant le travail de son avocate et de l’avocate générale.
Les différentes parties ont dix jours pour faire appel du verdict. Eduardo F. pourrait bien saisir cette opportunité.